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Discriminations ethnoraciales et processus d’ethnicisation des rapports sociaux

Jean-Michel Belorgey
Président du Groupe de Travail CIDEM/SSAE sur les discriminations ethnoraciales et le processus d'ethnicisation des rapports sociaux, conseiller d’État, membre du Conseil d'Administration du SSAE.

Que vaut l’idée, aujourd’hui trop couramment avancée pour n’être pas source de confusion (que ce soit ou non le but recherché), qu’on assisterait à une ethnicisation des rapports sociaux ?

Si l’on entend par là suggérer que les caractéristiques ethniques, c’est-à-dire principalement culturelles, linguistiques, plutôt que biologiques ou raciales –la notion de race n’ayant au reste aucune portée scientifique- joueraient désormais, ou à nouveau, un rôle plus considérable que dans le passé récent, on peut considérer l’analyse comme pour partie exacte. A condition de prendre conscience que, sous le vocable d’ethnicisation, on tend fréquemment à rendre compte de phénomènes qui ont à voir, plus qu’avec l’ethnie, au sens exact que revêt ce mot, avec l’origine nationale, la condition de migrant, la couleur de la peau, les convictions religieuses (Abdel Malek Sayad disait que « L’Islam est une peau »).

Vient ensuite la question de la part prise, dans le développement du phénomène, d’une part par les sociétés d’accueil de populations venues d’ailleurs, ou composées de populations nationales anciennement hétérogènes en termes de langue, d’apparence physique, de religion, ensemble ou séparément, d’autre part par les populations manifestant au regard de la culture, de la langue, de l’appartenance physique, de la religion (ou de l’agnosticisme) majoritaires, une différence perceptible, soupçonnée, assignée, ou revendiquée.

Cette question n’admet pas, sauf exception, de réponse univoque. Le statut de la différence dans les sociétés humaines est susceptible de variations considérables, parfois lentes, parfois brutales. La construction des identités, individuelles ou collectives, à partir des caractéristiques physiques, de la culture, des convictions philosophiques, politiques ou religieuses, héritées ou acquises, de la place occupée dans les différents systèmes de stratifications sociales, emprunte des voies extrêmement variables.

Il est clair, cependant, que l’ethnicisation peut constituer l’une des réponses, tant d’une société en proie à la peur de l’Autre, et se pensant, à tort ou à raison, menacée dans son identité, que de groupes minoritaires victimes de discriminations, explicites ou latentes, occultes, ne voulant pas s’avouer comme telles.

A cet égard, il faut assurément explorer la part que prennent les discours sur le contrôle des flux migratoires et sur les politiques d’intégration, et leur pratique à l’éveil de différentes formes d’allergies, de refus ou de contestation.

Il est clair aussi que certaines formes d’ethnicisation constituent des ferments de désagrégation sociale en encourageant le développement des communautarismes agressifs, et/ou la rupture des nécessaires solidarités de classe, ce qui peut, dans certaines circonstances, combler, quoi qu’ils en disent, les attentes de certains pouvoirs.

C’est tout cela dont il faut être capable de discerner les enchaînements, en s’interdisant les amalgames, mais en percevant bien comment s’articulent les faits, ou les fantasmes, d’ethnie, culture, langue, religion, race, identité, différence, discrimination, affinités, solidarités, communautarismes, singularité.